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10.04.2006
Texte de Dom Vaissette sur l'histoire des sarrasins, 1768

A Nîmes, les Sarrasins chassent les moines de leurs couvents
(711) - Entrée des Sarrasins en Espagne.
Les Sarasins ou Arabes étoient des peuples d'Asie dont la puissance étoit montée alors presque à son plus haut point. Elle avoit commencé vers l'an 608 de J. C. quand le faux prophète Mahomet, Arabe lui-même de naissance, leur donna une loi qu'il avoit fabriquée à sa fantaisie. Les disciples de cet imposteur qu’il attira d'abord en grand nombre, prirent le nom de Musulmans, c'est-à-dire de croians ou sectateurs de la loi.
Quelques Arabes n’aiant pas voulu se soumettre à la doctrine de ce faux prophète, s'élevèrent contre lui et le chassèrent de la Mecque où il avoit établi sa résidence ; ce qui arriva le 16 de Juillet de l'an 632 de J. C. époque célèbre pour les Mahométans qui comptent depuis cette fuite ou persécution de Mahomet qu'ils appellent l'hegire, les années de l'ère qui leur est propre.
Mahomet après avoir été chassé de la Mecque, se retira à Médine dans l'Arabie où il fixa sa demeure, et où ses sectateurs, dont le nombre augmentoit de jour en jour, le reconnurent pour leur maître, pour leur seigneur et pour le chef de leur religion.
De là ce nouveau prince et ce prétendu pontife étendit sa domination dans toute l'Arabie qu'il soumit par la force de ses armes et par la violence. Ses successeurs prirent le titre de Califes avec celui de l'Emir-al-moumenim dont on a formé en Europe le nom de Miramamolin. Les courses qu'ils continuèrent de faire après Mahomet leur prédécesseur, furent si heureuses et leurs conquêtes si rapides, qu'ils ruinèrent ou soumirent en fort peu de tems l'empire des Perses, et enlevèrent aux empereurs de Constantinople la Syrie, l'Egypte et la Palestine, ce qui les rendit maîtres des villes d'Antioche, de Damas, de Jérusalem et d'Alexandrie.
Les Arabes aiant ensuite pénétré en Afrique l'an 647 de J. C. sous leur calife Othman, en conquirent une grande partie sur les Romains ou sur les Maures. La plupart de ces derniers embrassèrent la secte de leurs vainqueurs et passèrent ensuite avec eux d'Afrique en Espagne, ce qui fait que nos historiens appellent indifféremment ces infidèles, Maures, Sarazins ou Arabes : la plus grande partie de ceux qui abordèrent sur les côtes d'Espagne étoient effectivement Maures de naissance. On les nomma aussi Agaréniens (Agareni) ou Ismaëlites, parce que les Arabes prétendent descendre d'Ismaël fils d'Agar servante d'Abraham. Les califes de ces peuples, après avoir fait de grands progrès de côté et d'autre, transférèrent leur siège de Médine à Damas l'an 661. de J. C. et gouvernèrent leur empire par des Émirs, c'est-à-dire des lieutenans qu’il envoient dans les provinces.
Tel étoit l'état florissant des Sarasins dans le teins que Rodéric monta sur le trône d'Espagne. Ces infidèles avoient déjà tenté de pénétrer dans ce roiaume sous le règne de Wamba : mais ce prince les avoit repoussez et rendu leur tentative inutile. Muza lieutenant du calife et gouverneur d'Afrique aiant enlevé depuis à Wittiza une partir de la Mauritanie Tingitane que les rois Visigots possedoient, cherchoit l'occasion de passer de l'autre côté du détroit pour y étendre ses conquêtes, quand le comte Julien gouverneur de Ceuta et du pays que les Visigots avoient conservé au-delà de la mer, mécontent du roi Rodéric, lui en présenta une très favorable.
La plupart des historiens Espagnols prétendent que ce seigneur, qu’ils nous représentent comme un homme courageux et adroit, mais entreprenant et vindicatif, et qu'ils font proche parent du roi Wamba, piqué contre Rodéric de ce qu'il avoit abusé de sa fille, d'autres disent de sa femme, résolut de se venger de ce prince en appelant les Sarasins en Espagne : mais aucun auteur contemporain ne dit rien du sujet de mécontentement que ce comte avoit contre le roi. Il paroit seulement qu'il se ligna avec les Sarasins contre lui, qu'il les introduisit en Espagne, et qu'il s'unit pour cela avec d'autres mécontens, entr'autres avec les fils dit roi Wittiza que Rodéric avoit chassez de ses états, et qu'on nomme diversement.
Luc de Tuy ajoute que Julien pour mieux tromper Rodéric et réussir plus aisément dans les projets qu'il avoit formez contre lui, feignit d'être extrêmement attaché à ses intérêts ; que lui aiant fait part des préparatifs des Sarasins et des François contre ses états, il lui conseilla d'envoier sa cavalerie et ses meilleures troupes dans les Gaules et en Afrique pour résister à ses ennemis ; et lui fit entendre qu'il n'avoit rien a craindre dans l'intérieur de l'Espagne où il régnoit en sûreté ; que ce prince donna dans ce piége ; et que les Sarasins profitant de cette diversion, firent une descente en Espagne, favorisez par ce comte et les fils de Wittiza : circonstance sur lesquelles on ne sçaurait faire beaucoup de fonds à cause du silence des historiens contemporains. Ce qui paroit certain, c'est que Muza lieutenant en Afrique pour Ulit ou Walid calife des Sarasins, aiant équipé une flotte, l'envoia débarquer sur les côtes d'Espagne vers le détroit, au mois d'octobre ou de Novembre de l'an 711 sous la conduite du général Tarif ou Tarik, et de plusieurs autre capitaines de sa nation ; que les Arabe s'assurèrent d'abord de quelques places maritimes, et qu’ils s'étendirent ensuite dans l'intérieur de l'Espagne où ils portèrent la désolation.
(712) - Fin du roiaume des Visigotz
Muza informé de l'heureux succès de cette tentative, passa lui-même la mer avec une armée formidable, et aiant abordé vers le détroit sans trouver aucune résistance, il étendit ses conquêtes jusqu'à Tolède. Il commit partout des ravages affreux par la trahison d'Oppa fils du roi Egica, qu'on prétend avoir été évêque de Séville et usurpateur du siège de Tolède, qui lui livra cette dernière ville. Ce général Arabe réussit d'autant plus aisément dans ses entreprises, que I’Espagne étoit alors livrée à des divisions intestines, et désolée par le feu de la guerre civile, car un grand nombre de seigneurs Visigots, soit qu'ils fussent d'intelligence avec les Sarasins, soit qu'ils voulussent se venger de leur roi Rodéric, avoient pris les armes contre ce prince. A la faveur de ces divisions, les infidèles continuèrent la conquête du roiaume des Visigots, et s'étendirent dans toute l'Espagne (an 712). Tarik commandoit entr’autres un grand corps d'armée avec lequel il désoloit la Betique ou Andalousie et portoit le fer et le feu dans toute cette province.
Rodéric après avoir assemblé ses forces, se mit en marche contre ce Général. Il se flattoit de le battre avec d'autant plus de facilité, que les mécontens aiant fait semblant de faire leur paix avec lui, avoient joint leurs troupes aux siennes pour combattre les Sarasins. Ce prince s'étant avancé jusques sur les bords de la petite rivière de Guadalete auprès de Xerez de la Frontera, y rencontra l'armée de Tarik à qui il livra bataille un jour de Dimanche 17 de juillet de l'an 712.
Il fut bientôt mis en fuite par la trahison d'une grande partie de son armée qui lâcha le pied et prit la fuite. Il en coûta cependant la vie a la plupart des fuyards que les Sarasins taillèrent en pièces malgré leur trahison.
Isidore de Beja auteur contemporain assure que le roi demeura lui-même sur le champ de bataille, et qu'il y perdit la vie avec son roiaume ; ce qui fait voir le peu de fonds qu'il y a à faire sur plusieurs historiens postérieurs dont les uns prétendent qu'il se sauva et qu'il fut assassiné quelque tems après dans sa fuite, et les autres qu'aiant échappé, il trouva moien de se réfugier dans la Lusitanie ou Portugal, où s'étant retiré dans un ermitage pour faire pénitence, il vécut encore long tems après, inconnu aux hommes. C'est ainsi que périt ce dernier roi des Visigots après une année de règne, et que finit le roiaume de ces peuples en deçà des Alpes, après avoir duré pendant près de trois cens ans, depuis qu'ils en eurent établi le siège à Toulouse l'an 419.
Il fut encore plus aisé aux Sarasins après cette mémorable défaite de soumettre le reste du roiaume des Visigots. Muza s'étendit en effet ensuite de tous côtez sans aucun obstacle, et conquit avec une égale facilité l'Espagne Ulterieure et la Citerieure jusqu'à Saragosse qu'il prit, qu'il livra au pillage et au glaive de ses soldats, et dont il emmena les habitans en captivité. Il traita avec une plus grande sévérité plusieurs autres villes des plus considérables d'Espagne, car il les réduisit en cendres, après avoir fait souffrir les plus cruels tourmens à leurs habitans. Il vouloit par cette conduite barbare intimider celles qui étoient en état de lui résister ; et de fait la terreur de ses armes jeta une si grande consternation dans tout le pays, que ces villes offrirent d'elles-mêmes de capituler et se rendirent par composition pour prévenir de plus grands maux.
La plupart de leurs habitans ne se fiant pas cependant à la parole des Sarasins, et craignant d'être exposez à leurs mauvais traîtemens, prirent la fuite et se réfugièrent dans les montagnes, où malgré la disette des choses les plus nécessaires pour leur subsistance, ils défendirent le reste de leur liberté au péril de leur vie. Il est vraisemblable que plusieurs se retirèrent dans la Septimanie où les Sarasins ne portèrent pas sitôt leurs armes, surtout s'il est vrai, comme l'assure un historien Espagnol, que les François aiant déclaré la guerre aux Visigots dans le même-tems, ils leur tuèrent beaucoup de monde, et défirent entr'autres le débris de leur armée d'Espagne qui s'étoit réfugiée dans les Gaules. Par là Muza acheva la conquête de presque toute l'Espagne et la rendit tributaire en moins de quinze mois, à compter depuis que le général Tarik eut débarqué vers le détroit.
Ce gouverneur Arabe établit ensuite sa résidence à Cordoue, qu'il choisit préférablement à toutes les autres villes d'Espagne pour y tenir sa cour et en faire la capitale des étals des Sarasins en deçà de la mer, à cause de sa beauté et de son heureuse situation. Ces infidèles s'emparèrent quelques années après de la Septimanie, ce qui causa une nouvelle révolution dans celle province dont nous ferons le récit, quand nous aurons parlé des moeurs des peuples du pays sous le règne des Visigots.
(712) - Efforts des Sarasins pour s'emparer de la Septimanie ou Gaule Narbonnoise.
Le général Muza après avoir heureusement terminé vers la fin de l'an 712 la conquête de l'Espagne en moins de quinze mois, et établi son siège à Cordoue, fut rappelé peu de tems après à Damas parle calife Walid. Il laissa en partant sort fils Abdelazis pour gouverner à sa place, et se rendit ensuite à la cour de ce prince, à qui il présenta les plus riches dépouilles de sa conquête, et en particulier un grand nombre d'esclaves des plus qualifiez et des mieux faits de l'un et de l’autre sexe. Abdelazis gouverna l’Espagne pendant trois ans après le départ de son père, et régla le tribut que devoient payer les peuples soumis.
Il prit pour épouse la reine Egilone veuve du roi Rodéric, et pour ses concubines plusieurs princesses et autres personnes de la première condition de la nation Gothique, dont il composa son sérail. L'abus qu'il fit de son pouvoir, fut cause de sa perte. Il se laissa séduire par l'ambition de la reine Egilone qui lui persuada de s'ériger en souverain de toute l'Espagne, et de se soustraire à l'obéissance du calife. Ses desseins furent découverts par le général Ajub, qui aiant excité contre lui une sédition parmi les Arabes, le fit assassiner dans le tems qu'il étoit occupé à faire sa prière. Ajub fut élu à sa place pour gouverner l'Espagne en attendant l'arrivée du général Alahor qui avoit été déjà nommé pour relever Abdelazis parle calife Zulciman successeur de soir frère Walid mort vers le commencement de l'an 715.
Alahor arriva en Espagne vers la fin de la même année, un mois après la mort d'Abdelazis son prédécesseur. II gouverna ce roiaume pendant près de trois ans, et signala son administration par divers actes de sévérité et de justice autant que par ses exploits militaires. Il fil restituer entr’autres aux chrétiens du pays les biens que les Arabes avoient usurpez sur eux, et mit par là les premiers en état de payer le tribut annuel auquel ils étoient assujettis. II punit d'un autre côté par des supplices rigoureux plusieurs d'entre les Maures ou Sarasins, pour avoir détourné à leur profit une partie des thrésors et des autres dépouilles de l'Espagne qui devoient appartenir au fisc, et entreprit enfin de soumettre la Septimanie à la domination des .Arabes.
Ces infidèles s'étoient conteniez jusqu'alors d'étendre et d'affermir leur autorité au-delà des Pyrénées, et ils n'avoient pas encore pensé à porter leurs armes en deçà de ces montagnes. Alahor plus hardi que les autres gouverneurs Sarasins ses prédécesseurs, entreprit d'en forcer les passages; et aiant reçu ordre du calife d'achever la conquête de toutes les provinces qui avoient fait partie du roiaume des visigots, il résolut d’assujettir la Septimanie ou Gaule Narbonnoise comme une des principales.
Dans cette vue il assembla une nombreuse armée, s'avança lors les Pyrénées, et attaqua cette province: mais il paroit que malgré les divers efforts qu'il fit pour y pénétrer, pendant près de trois années consécutives que dura son gouvernement, il ne put réussir, sans doute par la rigoureuse résistance des habitans du pays ; en sorte qu'il fut contraint d'abandonner son entreprise et de se contenter de soumettre à la puissance Mahométane tout le pays de la Tarragonnoise situé aux environs des Pyrénées vers l'Aragon et la Catalogne, qui n'avoit pas encore subi le joug des infidèles, et qu'il rendit tributaire.
(719) - Première irruption des infidèles dans les Gaules.
Zama qui lui succéda immédiatement fut beaucoup plus heureux : il entra enfin dans la Septimanie et l'assujettit à la domination des Sarasins. Il commenta d'exercer le gouvernement d’Espagne l’an 718 et à ce qu'il paroit, vers le mois de Juillet sous le calife Omar II qui avoit succédé la même année à Zuleiman son cousin germain, et avoit pris pour collègue son frère lzid ou Jezid auquel il céda toute l'autorité au mois de Février de I'an 720. Zama, à qui nos anciens historiens donnent quelquefois le titre de roi, de même qu’aux autres gouverneurs Sarasins d'Espagne, quoiqu’ils ne fussent que de simples officiers soumis au calife de Damas, donna d'abord tous ses soins à régler la police et le gouvernement de l'intérieur de l'Espagne. II fit faire un dénombrement général de tous les chrétiens sujets au tribut, et songea ensuite à étendre les conquêtes de sa nation.
Dans ce dessin il se mit en campagne vers la fin de l'an 719 ou la neuvième année depuis l'entrée des Sarasins en Espagne, s’avança vers les Pyrénées et tenta le passage de ces montagnes du côté du Roussillon ou du diocèse d'Elne. Le succès de son entreprise aiant répondu à ses souhaits, il soumit ce pays qui faisoit partie de la Septimanie. Il vint camper ensuite sous les murs de Narbonne et forma le siège de cette importante place qui devoit lui faciliter la conquête du reste de cette province.
(720) - Conquête de Narbonne et de la Septimanie par le général Zama.
Nous ignorons le détail de ce qui se passa à ce siège; nous sçavons seulement que Zama se rendit le maître de Narbonne vers la fin de la même année ou au commencement de la suivante, qu'il fit passer au fil de l'épée tous les habitans qui l'avoient défendu et qu'il emmena captifs en Espagne les femmes et les enfans, dont le nombre devoit être d'autant plus grand, que cette ville, de même que le reste de la Gothie ou Septimanie, servoient alors d'asile et de retraite à une infinité de Gots que la dureté des gouverneurs Arabes avoit obligez de sortir d'Espagne pour s'y réfugier (an 720)
Cette ville étoit trop forte et trop importante, pour que le général Zama ne prit pas toutes les mesures possibles afin de s'en assurer la possession. Il y mit en garnison l'élite de ses troupes sous le commandement d'un de ses généraux appelé lbin-Aumar, et s'avança ensuite dans la Septimanie pour continuer la conquête de cette province. Les anciens historiens ne disent rien des circonstances qui accompagnèrent cette expédition. II paroit certain cependant, suivant le témoignage d’Isidore de Beja auteur contemporain, que les Sarasins soumirent alors presque toute la Gaule Gothique, qui, outre l'ancien diocèse de Narbonne dont ceux d'Alet et de S. Pons faisoient alors partie, comprenoit ceux d'Elne, de Carcassonne de Béziers, d'Agde, de Maguelonne, de Lodève et de Nismes, avec celui d’Alais démembré de ce dernier dans la suite.
(720) - Zama pourvoit au gouvernement de la Septimanie - Origine du mot Mozarabe.
Isidore ajoute que Zama après avoir soumis cette province et établi une forte garnison de Sarasins dans Narbonne pour assurer sa conquête, s'avança vers le, pays des François, fit la guerre à ces peuples et leur livra divers combats ; ce qui prouve que ces infidèles attaquèrent alors les états d'Eudes duc d'Aquitaine qui confinoient presque de toutes parts avec la Gaule Gothique ou Septimanie.
Nous verrons bientôt en effet qu'ils s'étendirent jusqu'à Toulouse, et qu'ils assiégèrent cette capitale du duché d'Aquitaine. Zama ne fut pas plutôt maître de la Septimanie, qu’il y établit le même gouvernement que les gouverneurs Sarasins d'Espagne ses prédécesseurs avoient déjà introduit dans ce roiaume, c'est-à-dire qu'il régla les tributs que les chrétiens devoient payer au thrésor roial, et qu'il partagea les terres du pays entre les Arabes ou Sarasins et les anciens habitans à qui il en laissa une partie, et appliqua l'autre au fisc, ou la donna à ses soldats.
Quant à la religion, les califes des Sarasins contens de voir dominer le Mahométisme dans le pays conquis, laissèrent aux anciens habitans la liberté de professer le Christianisme moiennant un tribut, ainsi que les Mahometans en usent de nos jours à l'égard des chrétiens leurs sujets, en sorte que Zama et ses successeurs permirent aux anciens peuples d'Espagne et de Septimanie l'usage de leurs rits et de leurs cérémonies, de même que celui de leurs loix.
Nous voions en effet que sous la domination de ces infidèles les différends des Gots furent décidez par des juges de leur nation, c'est-à-dire par des comtes dans les villes considérables, et dans les autres par des vicaires que nous appellons aujourd'hui viguiers, mais toujours cependant sous les ordres et l'autorité des gouverneurs Maures ou Sarasins.
C'est de ce mélange des chrétiens d'Espagne et de Septimanie avec les Arabes leurs vainqueurs qu'on prétend qu'a pris son origine le nom Mozarabes qu'on donnoit aux premiers, parce qu'ils étoient mêlez avec les autres mixti Arabes. D'autres ne conviennent pas de cette étymologie, et la tirent de Muza ou Moyze premier gouverneur Arabe d'Espagne, qui accorda le libre exercice de leur religion aux anciens habitans du pays. Il sont persuadez qu'on appella ceux-ci Muza-Arabes du nom de ce gouverneur et de celui de sa nation dont on a fait depuis celui de Mozarabes.
Un moderne assure enfin qu'on nomma d'abord Mostarabes, Mixti-Arabes Sarasins qui firent la conquête de l’Espagne, parce qu'ils n'étoient pas véritablement Arabes, mais seulement mêlez avec eux ci soumis à leur domination ; et que ce nom passa ensuite aux chrétiens d’Espagne et de Septimanie, qui leur furent soumis. Quoi qu'il en soit de cette étymologie, l'ancienne liturgie Gothique qui fut en usage en Espagne et dans la Septimanie avant et après l'irruption des Sarasins, prit le nom de rit Mozarabe depuis la domination de ces infidèles, et cette liturgie, qui est encore en usage dans quelques églises d'Espagne, a conservé ce nom. Telle fut la forme du gouvernement que Zama établit dans la Septimanie, où les anciens habitans jouirent du libre exercice de leur religion pendant tout le tems qu'ils furent soumis aux Sarasins. Il est vrai que les gouverneurs d’Espagne successeurs de Zama persécutèrent dans la suite les chrétiens de ce roiaume et leur défendirent l'exercice de leur religion ; mais ce ne fut que long tems après que ces infidèles eurent perdu ce qu'ils possedoient dans les Gaules.
(721) - Siège et bataille de Toulouse. Défaite de Zama général des Sarasins par le duc Eudes.
Nous venons de dire que Zama après avoir fait la conquête de la Septimanie, attaqua les états d'Eudes duc d'Aquitaine. Il paroit qu’il tourna d'abord du côté du Rhône, et qu'il n'omit rien pour pénétrer dans le pays situé au-delà de cette rivière où ce duc étendoit sa domination; mais que la vigoureuse résistance des François rendit inutiles tous les efforts des Sarasins. Un de nos plus habiles auteurs conjecture avec assez de fondement que le secours que Eudes avoit donné aux Gots ou aux habitans de la Septimanie contre ces infidèles, fut le principal motif de la guerre que Zama entreprit contre ce prince. II est du moins certain que ce général Arabe après avoir livré divers combats s aux François et les avoir harcelez en différentes rencontres, s'avança enfin vers Toulouse capitale de l'Aquitaine et des états du duc Eudes, et qu'il l'assiégea en 721.
Les Sarasins après avoir formé la circonvallation de cette grande ville et fait les approches, la battirent avec toutes les machines de guerre qui étoient alors en usage. Ils employèrent surtout les frondes pour écarter les Toulousains de leurs remparts ; mais tous leurs efforts furent rendus inutiles par la vigoureuse défense des assiegez. C'est tout ce que les anciens historiens nous apprennent de ce fameux siège dont ; ils ne marquent pas la durée; ils ajoutèrent qu'Eudes duc d'Aquitaine aiant rassemblé une nombreuse armée, attaqua les Sarasins, leur livra bataille devant la même ville et les chassa de ses états.
Le combat fut d'abord très-vif la victoire balança quelque temps, entre les deux armées : mais les Chrétiens aiant fait plier enfin les Mahometans, les taillèrent en pièces et en firent un carnage horrible. Zama demeura lui même sur le champ de bataille ; et le reste de son armée s'étant dissipé, la ville de Toulouse fut par là délivrée du siège des infidèles, ce qui arriva vers le mois de Mai de l'an 721.
Anastase Bibliothécaire dit dans la vie du pape Grégoire Il « que les Sarasins dix ans après avoir conquis l'Espagne, firent tous leurs efforts l'année suivante pour passer le Rhône et s'emparer de cette partie de la France dont le duc Eudes étoit alors en possession ; que ce prince d’Aquitaine ( car c'est ainsi que le nomme cet historien ) aiant assemblé toutes ses forces, les enveloppa, les tailla en pièces et leur tua en un seul jour, selon la relation qu'il envoia à ce pape, trois cents soixante quinze mille hommes sans perdre de son côté que quinze cents François qui demeurèrent sur la place. »
Cet historien ajoute qu'Eudes fit distribuer à ses soldats avant le combat de petites parcelles de trois éponges bénites que le môme pape lui avoit envoiées depuis peu, et que pas un de ceux qui s'en trouvèrent munis, ne fut ni blessé ni tué. Quoi qu'il en soit de ce miracle, et du prodigieux nombre de Sarasins qui, au rapport d'Anastase, furent tuez dans cette action, nombre que nos auteurs modernes révoquent en doute avec fondement, il paroit du moins que cet auteur a voulu parler dans cet endroit de la victoire complète d'Eudes sur les Sarasins devant Toulouse l'an 721 et nullement, comme quelques auteurs l'ont cru, de celle de Charles Martel sur ces mêmes infidèles au mois d'Octobre de l’an 732 puisque Grégoire Il étoit mort alors depuis prés de deux ans.
(721) - Thierri de Chelles reconnu pour roi de France.
Eudes après avoir entièrement défait l'armée des Sarasins, poursuivit long tems les fuyards. Il y a apparence qu'il reprit alors sur ces infidèles une partie des conquêtes qu'ils avoient déjà faites dans la Septimanie, ou qu'il aida les habitans de cette province à les chasser de quelques unes de leurs places; car nous verrons que les Sarasins prirent quelques années après les villes de Carcassonne et de Nismes, ce qui fait voir que si Zama leur général les avoit conquises, ils durent les perdre depuis leur défaite devant Toulouse.
Il fut d'autant plus aisé à Eudes de tirer avantage de sa victoire sur les Sarasins, qu'il étoit alors en paix avec Charles Martel. Ce duc d'Austrasie pour se maintenir dans l'autorité dont il s'étoit emparé sur tout le roiaume, et prévenir la révolte des peuples, que son pouvoir excessif pouvoit exciter, éleva sur le thrône de Neustrie d'abord après la mort de Chilpéric décédé à Noyon vers la fin de l'an 721, Thierri IV du nom, fils de Dagobert III.
Ce prince étoit encore enfant, et par conséquent peu en état de traverser les desseins ambitieux que ce duc des François avoit de se perpétuer dans le gouvernement de la monarchie. On donna à ce nouveau roi le surnom de Thierri de Chelles, parce qu'il avait été élevé dans ce monastère qui étoit alors double, ainsi que plusieurs autres, suivant l'usage de ce tems là.
(721) - Seconde irruption des Sarasins dans les Gaules.
Le reste de l’armée des Sarasins se trouvant dans l'impuissance de faire aucune entreprise dans les Gaules après la bataille de Toulouse, prit le parti de repasser en Espagne. Ces infidèles élurent le général Abdérame pour les commander à la place de Zama jusqu’à l’arrivée d’Ambiza que le calife Izid avait déjà nommé pour relever ce dernier, dont les trois années de gouvernement devoient bientôt expirer.
Ambiza arriva en Espagne un mois après l’élection d'Abdérame, c'est-à-dire vers le mois de juillet de l’an 721 et gouverna ce roiaume pendant quatre ans et demi. Il s'appliqua à réparer les portes que les Sarasins avoient faites dans les Gaules sous son prédécesseur. Il y envoia des troupes qui agirent séparément sous divers chefs, et qui attaquèrent différentes places sur les François, ce qui doit s'entendre sans doute sur Eudes duc d'Aquitaine dont les états confinoient avec la Septimanie.
Les efforts des Sarasins furent inutiles; ils ne purent se rendre maîtres d'aucune de ces places ; ils ne cessèrent cependant de les harceler et de tâcher de les surprendre, mais toujours à leur désavantage, et ils furent battus par les François en diverses rencontres, Ambiza voiant le mauvais succès de cette entreprise, résolut de passer lui-même dans les Gaules (an 725).
Sous prétexte de cette expédition, il doubla les impôts auxquels les chrétiens étoient assujettis, et partit ensuite à la tète d'une armée formidable, la dernière année de son gouvernement, cinq ans après l'entrée des Sarasins dans la Gaule Narbonnoise, et sous le règne du calife lscam ou Hiscam frère et successeur d'Izid. Ambiza après avoir traversé les Pyrénées, se mit en état de reprendre les places que Zama avoit perdues et de pousser ensuite plus loin ces conquêtes.
(721) - Siège et prise de Carcassonne par Ambiza. Ce général étend ses conquêtes jusqu’a Nismes.
Carcassonne fut la première ville que ce général assiégea ; il l’emporta de force malgré l’avantage de sa situation et la vigoureuse défense des assiegez. Ce général étendit ensuite ses conquêtes jusqu'à Nismes, moins par force, que par adresse et par la ruse dont il se servit dans cette occasion ; il n'omit rien pour persuader aux habitans du pays de se soumettre volontairement, à l'exemple des villes d'Espagne qui s'étoient rendues de même aux Sarasins à leur entrée dans ce roiaume. Il ajouta sans doute que la Gaule Gothique étant une ancienne dépendance de l'Espagne qui appartenoit aux Sarasins par droit de conquête, ils ne pouvoient s'empêcher de reconnoître leur domination ; qu'il étoit de leur intérêt d'accepter les offres avantageuses qu'on leur faisoit, et qu'il valoit mieux se rendre de gré que de force. Les peuples de Septimanie, plus frappez de la crainte d'éprouver la fureur dont ces infidèles usoient à l'égard des villes qu'ils prenoient d'assaut, que de leurs remontrances, se voiant d'ailleurs hors d'état de se défendre, prirent le parti de se soumettre à l'obéissance des califes et de remettre leurs places à ce général, qui voulant s'assurer de leur fidélité, se fit donner des Otages qu'il envoia, à Barcelone. Ambiza soumit ainsi tout le pays jusqu'à Nismes.
(725) - Fuite des religieux de S. Bauzile de Nismes. S. Romule leur abbé.
Ce fut sans doute dans celte irruption ou peut-être dans la précédente que les religieux de l'ancienne abbaye de S. Bauzile de Nismes craignant de tomber entre les mains des Sarasins, prirent la fuite et se retirèrent à Saissi (Saxiacum) les Bois, lieu situé en Bourgogne dans le diocèse d'Auxerre. Il est rapporté en effet dans un ancien monument, que les religieux de cette abbaye se réfugièrent dans ce lieu sous la conduite de S. Romule leur abbé par la crainte des incursions des barbares ; que nos rois leur en firent donation, et que le même S. Romule y fit bâtir une église sous l'invocation de S. Bauzile, proche de laquelle il s'établit avec ses religieux. Suivant le même monument, cette église aiant été rétablie l'an 878. par l'abbé Trutgaud, quelques-uns de ses moines allèrent à Nismes et obtinrent de l’archevêque de Narbonne des reliques de S. Bauzile leur patron et de S. Paul premier évêque de Narbonne ; ce qui nous donne lieu de croire que l'irruption des barbares qui obligea les religieux de S. Bauzile d'aller se réfugier dans le diocèse d'Auxerre, regarde plutôt les Sarasins que les Normans ; d'autant plus qu'il ne paroit pas que ces derniers aient jamais poussé leurs courses jusqu'à Nismes , comme firent les autres. Quoi qu'il en soit, l'abbaye de S. Bauzile de Saissi, qui devoit son origine à celle de Nismes, fut brûlée par les Normans l'an 910 et rétablie peu de tems après par Gaudin évêque d'Auxerre qui renferma dans une nouvelle châsse les reliques de ce saint. Elle fut unie dans la suite et vers le commencement du XIe siècle à celle de S. Germain d'Auxerre, de qui elle dépendit sous le titre de prieuré conventuel.
(725) - Ruine du monastère de Psalmodi par les Sarasins.
Il y a lieu de croire que ce fut durant la même irruption ou dans la précédente que les Sarasins détruisirent le monastère de Psalmodi situé à quatre lieues au midi de Nismes; car il est certain qu'il fut entièrement ruiné par ces infidèles. Cette abbaye, dont le tems de la fondation nous est inconnu, étoit située dans une isle dont la mer Méditerranée baignoit autrefois le côté méridional et qui en est à prisent éloignée de six milles ; en sorte que les ruines de cet ancien monastère sont aujourd'hui au voisinage de la rivière de Vistre au milieu des marais que la mer y a formez en se retirant. Il fut rétabli dans la suite, ou sous le règne de Pépin, dans le temps que ce prince se rendit maître de la Septimanie, ou sous celui de Charlemagne : il subsistoit du moins en l'an 788. On prétend que ce dernier prince lui soumit le monastère de S. Saturnin de Nodels voisin d'Aymargues dans le diocèse de Nismes, et qu'il lui donna la tour de Matafère où est aujourd'hui la ville d'Aigues-Mortes. Le premier abbé qui gouverna l'abbaye de Psalmodi après son rétablissement, fut un saint prêtre appelé Corbilien. Les moines se sont sécularisez dans la suite sous prétexte du mauvais air qui règne dans le pays. Leur chapitre fut d'abord transféré à Aigues-Mortes et uni sur la fin du dernier siècle ; celui de la collégiale d'Alais pour former ensemble le chapitre de la cathédrale de celle dernière ville. L'église de Psalmodi subsiste encore de même qu'une partie du dortoir et du cloître. Le reste fut ruiné dans le XVIe siècle par la fureur des Calvinistes.
(725) - Nouveau ravages des Sarasins.
L'ancien auteur qui rapporte cette expédition d'Ambiza dans la Septimanie, et qui assure que ce général conquit tout le pays depuis Carcassonne jusqu'à Nismes par des voies de paix, ne dit pas s'il prit cette dernière ville. Il paroit cependant très vraisemblable qu'elle retomba alors sous la puissance des Sarasins, supposé que ces infidèles l'eussent déjà prise sous le général Zama, comme il y a lieu de le croire. Les Sarasins ne bornèrent pas là leurs conquêtes dans les Gaules durant cette campagne. Ambiza ou plutôt un détachement de son armée remonta le long du Rhône et de la Saône, entra en Bourgogne, pénétra jusqu'à Autun, fit le siège de cette Ville et la prit à un Mercredi 22 du mois d'Août de l’an 725. Les infidèles l’abandonnèrent ensuite après l’avoir saccagée et ruinée, et en avoir remporté de riches dépouilles.
C'est à cette irruption qu'il faut rapporter la plupart des ravages que les Sarasins firent en Bourgogne a la droite de la Saône et du Rhône où ils où ils portèrent le fer et le feu, et en particulier la désolation de l'abbaye de Beze qu'ils ravagèrent pour la troisième fois la même année qu’ils détruisirent !a ville d'Autun. Il y a lieu de croire que ce fut alors qu’ils assiégèrent la ville de Sens sous l'épiscopat de saint Ebbon, prélat également recommandable par son courage et sa vertu, qui les obligea de se retirer après avoir fait une vigoureuse sortie sur eux et les avoir battus.
On prétend que les Sarasins firent encore de plus grands progrès durant cette irruption ; qu’ils s'emparèrent du Rouergue et de I'Albigeois ; qu'ils ravagèrent le Quercy et le Périgord; qu’Eudes duc d'Aquitaine à qui tous ces pays appartenoient, aiant marché à leur rencontre, les attaqua, leur livra une seconde bataille aussi sanglante que la première, et les défit entièrement ; et qu'enfin il reprit sur eux toute la partie de ses états dont ils s'étoient déjà emparez. Mais tous ces faits ne sont appuyez que sur des conjectures fort incertaines : et il paroit qu'on a confondu cette nouvelle défaite des Sarasins par Eudes avec celle de ces infidèles devant Toulouse par le même duc cinq ans auparavant. Nous n'avons en effet aucun monument qui prouve qui Ambiza ou les Sarasins aient porté leurs armes en Aquitaine durant l'année 725 et s'il est vrai que ces infidèles se soient jamais rendus maîtres de l'Albigeois et du Rouergue, ce fut sans doute durant quelque autre irruption. Il est cependant assez vraisemblable qu'Eudes se nuit en état d'arrêter les progrès d'Ambiza qui avoit porté la guerre sur les frontières de ses états ou dans ses états mêmes, supposé que les villes de Carcassonne et de Nismes furent alors soumises à sa domination, comme on peut le conjecturer. Ce duc peut donc avoir marché contre ce général Arabe et l'avoir battu; car nos anciens historiens font entendre qu'Ambiza prit la route de l'Espagne d'abord après son expédition de Nismes, et que sa marche avoit plutôt l'air d'une fuite que d'une retraite ; ce qui fait voir que la suite de son entreprise ne répondit pas aux commencement : mais les mêmes historiens nous en ont laissé ignorer les circonstances.
(725) - Retraite et mort d'Ambiza.
Ce qu'il y à de vrai, c'est qu'Ambiza aiant repris la route de l'Espagne, mourut en chemin dans la cinquième année de son gouvernement ou vers la fin de l'an 725. Avant que d'expirer il substitua par provision à sa place, en attendant que le calife lui eut nommé un successeur, le capitaine Hodera, qui après sa mort, prit le commandement de l'armée et la ramena dans ses quartiers.
Jahic successeur d’Ambiza arriva peu de temps après, et prit possession du gouvernement de l'Espagne et de la Septimanie : ce nouveau gouverneur, homme ferme et résolu, fit extrêmement respecter son autorité. Plus équitable que son prédécesseur, il fit rendre aux chrétiens plusieurs choses dont ils avoient été dépouillez par les Sarasins contre la foi des premiers traitez et des édits de paix. Deux ans et demi après (an 728), c'est-à-dire dans la troisième année du gouvernement de Jahic, le gouverneur d'Afrique pour les Sarasins de qui dépendoit le gouvernement d’Espagne, l'envoia relever par Codoyffa. Celui-ci n'entreprit rien de considérable, soit parce qu'il étoit naturellement inconstant, soit parce que son gouvernement ne dura que six mois. Celui d'Otsman ou Attuman.,on successeur, qui ne gouverna que quatre mois, aiant été encore plus court, les Sarasins demeurèrent dans l'inaction pendant cet intervalle et ne tentèrent de nouvelles entreprises sur les Gaules que sous le gouvernement d'Alcuta, que d'autres s appellent Haittan, successeur d'Attuman.
(728) - Troisième irruption des Sarasins dans les Gaules. Martyre de S. Chaffre abbé de Carméri dans le Velai.
Le vénérable Bede auteur contemporain fait mention sous l'an 729 d'une nouvelle irruption des Sarasins dans les Gaules; mais il n'en rapporte pas les circonstances. Il fait entendre seulement que ces infidèles portèrent alors leurs courses dans l'Aquitaine ou dans les états du duc Eudes, et qu'ils commirent partout des ravages affreux. Cet historien ajoute que les Sarasins payèrent bien cher leurs brigandages, et qu'ils furent défaits peu de temps après dans la même province ; ce qui pourroit donner lieu de croie qu'Eudes les battit durant cette irruption. Bede écrivoit en effet son histoire en 731 un an avant la bataille de Poitiers où ces infidèles furent défaits par Charles Martel, et il ne peut pas avoir eu en vue cette défaite : mais d'autres prétendent qu'il a ajouté postérieurement cette circonstance.
Quoi qu'il,en soit, les pays les plus voisins de la Septimanie , tels que le Toulousain , l'Albigeois, le Gévaudan et le Velai furent sans doute exposez alors à la fureur de ces infidèles ; et c'est apparemment dans le teins de cette irruption qu'ils firent mourir S. Chaffre.
Ce saint appelé Theotƒredus en latin et par corruption Chaffre dans le langage du pays , étoit le second abbé du monastère de Carmeri (Camiliacum) en Velai, dont nous avons déjà parlé, et successeur de saint Eudes son parent qui en avoit été le premier. Suivant l'auteur de l'histoire de son martyre qui a vécu long tems après lui, les Sarasins aiant fait une irruption dans le Velai, il n'eût pas plutôt été informé des approches de ces infidèles, qu'il ordonna à tous ses religieux de se retirer dans les montagnes et les forets voisines, et resta seul à la garde du Monastère sans autres armes que celles de la prière. Les Sarasins étant arrivez, voulurent d'abord le forcer de leur découvrir le lieu de la retraite de ses religieux qui avoient emporté avec eux les meilleurs effets de la maison, ce qu'aiant refusé, il fut roué de coups par ces infidèles. Le jour suivant le saint aiant reproché à un de leurs ministres l'impiété de sa religion, celui-ci le renversa sur la place d'un coup de pierre qui le blessa a mort. Ces barbares s'étant ensuite retirez, les religieux retournèrent à Carmeri, et aiant trouvé leur saint abbé dans cette triste situation, lui donnèrent tous les secours possibles, ce qui ne servit qu’à lui prolonger la vie de quelques jours. Il expira le 19 du mois d'Octobre. La place de ce saint abbé, qui fut depuis honoré comme martyr, fut remplie suivant quelques auteurs par saint Savinien : mais d'autres prétendent que ce dernier fut abbé de Menat en Auvergne.
(730) - Eudes fait la paix avec les Sarasins et s'allie avec le général Munuza.
Nous ignorons si les Sarasins durant cette irruption étendirent leurs courses bien loin dans l'Albigeois. Le Chronographe de l'abbaye de Castres parlant de Bertrand qui en étoit abbé, et qui mourut l'an 722 âgé de cents six ans sous l'épiscopat d'Hugues évêque d'Albi, auroit pu nous en apprendre quelque chose : mais il garde là‑dessus un profond silence. Il est également incertain si ces infidèles s'emparèrent alors de Toulouse ; car l’histoire de la prise de cette ville par les Sarasins à la faveur de la trahison des juifs, rapportée dans la vie de S. Théodard archevêque de Narbonne, paroit entièrement fabuleuse.
Nous ne sçavons donc de cette irruption que ce que le vénérable Bede en rapporte en deux mots, et sans lui elle nous seroit entièrement inconnue. Isidore évêque de Beja, historien contemporain qui s'étend sur les expéditions des Sarasins, n'en dit rien non plus. II nous apprend qu'Alcuta gouverneur d'Espagne aiant abusé de son autorité , fut dépossédé de sa charge au bout de dix mois par Mahomet commissaire envolé d'Afrique, et qu'Abderame fut mis à sa place, ce qui dut arriver vers le commencement de l'an 730 de J. C.
Il paroit cependant que cet historien fait indirectement mention de cette nouvelle entreprise des Sarasins sur les Gaules; car il rapporte qu'Eudes duc d'Aquitaine fit la paix vers ce temps-la avec ces infidèles à des conditions qui prouvent l’extrémité où ce duc devoit se trouver, et les maux que ces peuples devoient avoir causez dans ses états. Eudes fit en effet alors un traité d'alliance avec un général Maure appelé Munuz ou Munuza qui commandoit pour les Sarasins sur les frontières d'Espagne et des Gaules, c'est-à-dire, suivant un moderne, dans la Catalogne et la Septimanie. Ce duc pour éviter la guerre contre ces infidèles qui menaçoient d'envahir ses états, fut obligé d'acheter cette paix et ce traité d'alliance au prix de sa propre fille, princesse extrêmement belle, appelée Lampagie par quelques auteurs, qu'il donna en mariage à ce Mahométan, sacrifiant ainsi la religion à la politique.
(730) - Charles Martel déclare la guerre à Eudes.
Outre l'invasion de ses états qu'Eudes appréhendoit de la part des Sarasins, et qu'il évita par le traité dont nous venons de parler, il avoit d'ailleurs un intérêt particulier de vire en paix avec ces peuples et de se ménager leur protection en s'alliant avec eux ; car il avoit toute craindre de l'ambition de Charles Martel, et il eut été très dangereux pour lui d'avoir en même temps ces deux puissants ennemis sur les bras.
Eudes avoit fait véritablement un traité avec ce dernier, lorsqu'il lui livra Chilpéric, mais il lui étoit aisé de s'apercevoir que toutes les démarches de ce prince des François ne tendoient qu'à s'emparer de toute la monarchie pour y régner en souverain, et que s'il l'avoit épargné jusqu'alors, et laissé jouir paisiblement de la souveraineté sur l'Aquitaine, ce n'étoit que pour l’assujettir ensuite plus aisément, après avoir soumis les autres provinces qui refusoient de se soumettre à son autorité. En effet Charles après avoir vaincu Rainfroi ancien maire du palais, qui à la tète, de quelques Neustriens défendoit encore un reste de liberté, dompté les Saxons, les Allemans, les Suabes et les Bavarois, et les avoir assujettis a sa domination, ne tarda pas long-temps à déclarer la guerre à Eudes dans la vue, sans doute de l'obliger à reconnoître sa supériorité (an 731).
Les auteurs Austrasiens, les seuls qui font mention de cette guerre, mais dont nos modernes ne peuvent s'empêcher de reconnoître la partialité, prétendent que le duc d'Aquitaine en fut le moteur, et qu’il y donna occasion en rompant le premier, le traité d'alliance qu'il avoit conclu avec Charles douze ans auparavant. Ils rapportent qu'Eudes arma secrètement contre ce prince dans le dessein de l'attaquer; que celui-ci aiant été averti de ses préparatifs par des émissaires qu'il avait en Aquitaine , il se mit en état de le prévenir ; et qu'enfin Eudes aiant été défait et mis en fuite, il appella pour se venger les Sarasins dans les Gaules : mais comme ces historiens nous en imposent certainement sur ce dernier article, il est très probable qu'ils en font de même sur l'autre, et qu'ils n'ont imputé à ce duc l'entrée des Sarasins dans les Gaules, que pour justifier la conduite de Charles â son égard, lorsqu'il lui déclara la guerre contre la foi du traité qu'il avoit fait avec lui. Quoi qu'il en soit, ils conviennent du moins que Charles marcha le premier contre Eudes, qu'il passa la Loire par deux fois dans la même campagne, et qu’après l'avoir mis en fuite, il ravagea sans obstacles toute l'Aquitaine, d'où il remporta un butin très considérable.
(730) - Quatrième irruption des Sarasins dans les Gaules.
Pour comble de malheur, la paix qu'Eudes se flattoit d'avoir avec les Sarasins fut de peu de durée ; ce qui l'obligea de se précautionner contre ces infidèles, dont les états confinoient avec les siens, et l'empêcha de prendre des mesures pour se venger de Charles. On découvrit en effet alors à la cour de Cordoue une conspiration que Munuza gouverneur de Catalogne et de Septimanie avoit formée, et on y prit la résolution de punir ce gouverneur ; ce qui attira enfin les armes des Sarasins sur le duc d'Aquitaine son beau-père et son allié, et donna occasion à une nouvelle irruption de ces infidèles dans les Gaules.
Munuza étoit Maure ou Africain de naissance. Ce général, homme courageux et déterminé, informé des maux que les Arabes ou Sarasins faisoient souffrir en Afrique aux Maures ses compatriotes, et des vexations continuelles que leurs gouverneurs leur suscitoient tous les jours, avoit résolu depuis long tems, par un sentiment plus digne d'un chrétien que d'un Mahométan, de les délivrer de la tyrannie à laquelle ils étoient assujettis, et de les rétablir dans leur ancienne liberté. Dans celle vue il avoit fait la paix avec Eudes et s'étoit allié avec lui, comptant sans doute d'en obtenir du secours pour l'exécution de ses projets, et de se ménager une retraite dans ses états, en cas que son entreprise vint à être découverte ou à ne pas réussir.
Peut-être même avoit il dessein d'embrasser le christianisme après avoir secoué le joug des Arabes. Munuza avoit déjà pris des mesures très justes pour exécuter ses projets contre les Sarasins d'Espagne, et il étoit déjà sur le point d'éclater, lorsqu Abderame gouverneur général de ce roiaume, qui tenoit sa cour à Cordoue, découvrit toute la conspiration. Ce gouverneur d'Espagne jugeant de la grandeur du péril par l'habileté et la valeur de celui qui avoit tramé l'entreprise, assembla aussitôt les principaux seigneurs de sa cour pour délibérer avec eux sur ce qu'il y avoit à faire. Il fut conclu d'un commun accord qu'il falloit apporter un prompt remède à un mal qui paroissoit extrême, et prévenir les desseins de Munuza avant qu'il eût le teins de se précautionner. Là dessus Abdérame assembla en diligence autant de troupes qu'il lui fut possible, et se mit en marche contre ce général qu'il espéroit surprendre (an 732).
Munuza fut surpris en effet et investi dans le teins qu'il y pensoit le moins. Incertain du parti qu'il avoit à prendre, il se jeta avec précipitation dans une ville du pays de Cerdagne appelée anciennement Julia Livia, prés des ruines de laquelle on a bâti depuis la forteresse de Puycerda, et résolut de s’y défendre jusqu'à la dernière extrémité Abderame satisfait d'avoir renfermé son ennemi, forma aussitôt le siège de cette place et le poussa très vivement. Munuza se voiant sans ressource, et d'ailleurs manquant d'eau pour étancher la soif dont il étoit extrêmement pressé trouva le moien de s’évader ; mais par malheur pour lui, et par un juste jugement de Dieu, qui voulut sans doute venger sur sa personne tant de milliers de chrétiens qu’il avoit fait périr, il ne put se dérober à la poursuite d'Abderame. Il erra d’abord dans les montagnes, dont il connoissoit parfaitement les détours, et il auroit peut être échappé, si le désir de sauver sa femme fille du duc d*Aquitaine, qu'il avoit passionnément, mais à qui la délicatesse de son sexe autant que l'âpreté des chemins ne permettoient pas de marcher aussi vite que lui, ne I'eut obligé de retarder sa marche.
Ce retardement donna le tems aux troupes d’Abderame de l'atteindre et de et de l’envelopper. Munuza se voiant perdu, aima mieux se donner lui-même la mort, que de tomber entre les mains des ses ennemis ; il se précipita du haut d’un rocher en bas et se tua. L’historien contemporain remarque que ce général Maure méritoit une telle fin par les cruautez qu’il avoit exercées envers les chrétiens, et en particulier sur un évêque appelé Anambade qu*il avoit fait brûler tout vif au siège d'une place. On croit que ce prélat étoit évêque d’une ville d'Aquitaine, et que Munuza l'avait fait périr durant la guerre qu’il avoit entreprise contre Eudes avant de conclure la paix avec ce duc. Munuza eut à peine expiré, que ceux qui l’avoient. poursuivi, saisirent de son corps, lui coupèrent la tête et l’apportèrent à Abdérame. Ils lui présentèrent en même tems la femme de ce rebelle qu’ils avoient arrêtée, et que ce général envoia aussitôt à Damas, à cause de sa beauté, pour entrer dans le sérail du calife. Tel fut le sort infortuné de cette princesse d’Aquitaine, suite funeste d’un mariage où l’intérêt du duc son père avoit eu sans doute plus de part de son inclination.
Abderame animé par le promt et heureux succès de celle expédition et par l'ardeur que ses soldats témoignoient de combattre, se voiant d'ailleurs au voisinage des Gaules, prit la résolution d'y porter la guerre dans le dessein de ravager les états du duc Eudes, et de punir par là ce prince des liaisons qu'il avoit euës avec les rebelles. Il prit sa route du côté de Pampelune et de la Navarre, d'où il entra dans la Gascogne après avoir passé les cols des Pyrénées qui séparent cette province de l'Espagne.
(732) - Défaite d'Eudes par les Sarasins.
A son arrivée il porta la terreur et la désolation dans tout le pays, qu'il ravagea sans obstacle. Il s'approcha ensuite tic la Garonne, alla mettre le siège devant Bordeaux, l'emporta de force et livra cette ville au pillage. Cela fait, Abderame passa la Dordogne et rencontra Eudes au-delà de cette rivière. Ce duc sur le bruit de l'irruption des Sarasins avoit rassemblé à la hâte le plus de troupes qu'il avoit pu pour s'opposer aux progrès de leurs armes, et n'aiant pas eu le tems de secourir la Gascogne, il avoit pris le parti d'attendre Abderame de ce côté là dans le dessein de l'attaquer au passage et de l'empêcher du moins de pénétrer plus avant dans ses états : mais ses efforts furent inutiles; car aiant livré bataille aux Sarasins, il fut battu et mis en fuite après avoir perdu la plus grande partie de son armée, dont les infidèles firent un carnage horrible. Le nombre des chrétiens qui furent tuez dans celle sanglante bataille fut si grand, qu'au rapport d'Isidore de Beja, historien contemporain, il n'y a que Dieu seul qui ait pu le sçavoir.
Eudes fut vivement poursuivi dans sa fuite par l’armée victorieuse qui ruina ensuite ou brûla impunément tout ce qu'elle trouva sur sa route, à la réserve des places fortes que leur situation avantageuse mit à couvert de la fureur des soldats Arabes. Ce duc se trouvant sans ressource et en danger de perdre dans peu le reste de ses états ou d'en voir l'entière ruine, prit le parti d'implorer la protection de Charles Martel, et d'aller trouver ce prince pour lui demander du secours contre les Sarasins qui menaçoient d'envahir tout le roiaume, et contre lesquels il avoit par conséquent un égal intérêt de prendre les armes.
(732) - Bataille de Poitiers. Défaite des Sarasins par Charles Martel.
En effet ces infidèles après avoir ravagé le Périgord, la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou, massacré un grand nombre de chrétiens, pillé et brûlé l'église de saint Hilaire dans les fauxbourgs de Poitiers, étoient sur le point de pousser leurs ravages jusqu'à Tours, ville du domaine de Charles Martel , dans l'espérance de s'enrichir du pillage de la célèbre église de S. Martin, lorsque ce prince oubliant les sujets de querelle qu'il avoit contre Eudes, résolut de le secourir et de faire tous ses efforts pour traverser les desseins des infidèles. II forma une puissante armée des troupes qu'il leva à la hâte dans les trois roiaumes de Neustrie, d'Austrasie et de Bourgogne ; et après avoir passé la Loire, il marcha contre Abderame, le rencontra aux environs de Poitiers, et l'empêcha de passer outre.
Les deux armées demeurèrent en présence durant sept jours sans faire aucun mouvement, et se préparèrent pendant ce tems au combat qui devoit décider de la destinée de toute la France. L'action s'engagea un Samedi du mois d'Octobre de l'an 732. Le choc fut d'abord très violent des deux cotez ; mais enfin la victoire, après avoir balancé quelque tems, commença à se déclarer en faveur de Charles. Les soldats du Nord suivant l'expression d'un auteur contemporain, plus forts, plus robustes et mieux disciplinez que ceux du Midi l'emportèrent aisément sur ces derniers ; en sorte qu'on vit les François semblables à ces murs épais dont les pierres sont extrêmement bien liées (c'est la comparaison du même historien) combattre toujours sans pouvoir être jamais ni ébranlez ni séparez et se faire jour â travers les bataillons Arabes dont ils firent un carnage affreux. Abderame général de ces infidèles aiant été tué sur la place, la victoire acheva de se déclarer entièrement en faveur de Charles. Les Sarasins continuèrent cependant de se défendre avec beaucoup d'acharnement et disputèrent le terrain pied à pied; et il n'y eut que la nuit qui put séparer les combattans. Chacun se retira alors dans son camp, mais avec une contenance bien différente ; les François l'épée à la main, encore fumante du sang de leurs ennemis ; et ceux-ci honteux de leur défaite, et consternez de la perte de leur général.
Les Sarasins se votant extrêmement affaiblis par le nombre prodigieux de leurs morts qui étoient demeurez étendus sur le champ de bataille, prirent le parti de décamper à la faveur de la nuit. Ils laissèrent en partant leurs lentes toutes dressées pour dérober leur fuite aux François. Charles ne s'aperçut pas en effet de leur retraite, et il se disposait le jour suivant à livrer de grand matin un nouveau combat à ces infidèles, quand il apprit par des espions qu'ils s'étoient relirez. Ce prince parut d'autant plus mortifié de leur retraite, qu'il se flattoit de remporter sur eux une nouvelle victoire. Il balança d'abord s'il devoit les poursuivre; mais dans la crainte qu'il eut de quelque feinte ou de quelque embuscade de leur part, il se contenta de piller leur camp, et après en avoir partagé les dépouilles à ses soldats, il décampa et repassa la Loire.
C'est le récit fidèle qu'un auteur grave et contemporain nous a laissé de cette fameuse journée. Quelques auteurs ajoutent qu’Eudes duc d'Aquitaine s'étant joint aux François, se trouva à cette action, et qu'il y fit des prodiges de valeur, mais ce fait nous paroit un peu douteux, et nous croions qu'on a confondu avec cette bataille la défaite des Sarasins devant Toulouse par ce duc.
D'autres historiens accusent Eudes d'avoir appelé les Sarasins en France dans cette occasion pour s'en servir contre Charles Martel son ennemi, comme nous l'avons déjà dit, et font par là retomber sur lui tous les maux que ces infidèles causèrent alors dans le roiaume, mais le simple récit que nous venons de faire, suffit pour détruire cette fable Nous sçavons d'ailleurs que les anciens Annalistes Austrasiens,adulateurs perpétuels des ancêtres de Charlemagne, n’ont rien omis pour rendre ce duc odieux à la postérité parce qu'il étoit ennemi de Charles Martel et de sa famille. Peut on en effet se persuader qu'Eudes ait été capable de travailler à sa propre ruine pour attirer celle de son ennemi ?
Plusieurs circonstances que quelques auteurs rapportent de la défaite des Sarasins à la bataille de Poitiers ne paroissent pas moins fabuleuses ; entr'autres celle du nombre prodigieux de trois cens soixante quinze mille de ces infidèles qu'on prétend avoir été tuez dans cette action, sur l'autorité de Paul Diacre et d'Anastase bibliothécaire qui ont confondu cette bataille avec celle qu’Eudes livra au général Zama devant Toulouse onze ans auparavant. Pour rendre celle circonstance plus vraisemblable, on ajoute qu'on doit comprendre parmi ce grand nombre de morts les femmes, les enfans et les esclaves que ces peuples avoient amenez avec eux dans la vûë de s'établir dans les Gaules, mais un de nos, plus célèbres historiens a fait voir que dans l'irruption dont nous parlons, il n'y eut que les seuls soldats d'Abderame qui passèrent en deçà des Pyrénées, et qu'ils n'avoient aucun dessein de s'établir dans les Gaules, mais seulement d'en piller et ravager les provinces.
733 - Ravage des Sarasins dans leur retraite. Vains efforts d'Abdelmelec successeur d'Abderame pour rentrer dans les Gaules.
Après la bataille de Poitiers, le reste de l'armée des Sarasins reprit la route des Pyrénées par le Limousin, le Querci, l'Albigeois et le Toulousain. Ces infidèles laissèrent dans tous ces pays de tristes marques de leur barbarie et portèrent partout la désolation ; et si le monastère de Guéret en Limousin échappa à leur fureur, il en fut uniquement redevable aux prières de saint Pardulphe qui en étoit abbé. Ces infidèles se retirèrent ainsi dans la Septimanie, province soumise à leur domination et de là en Espagne.
Un critique moderne prétend que les Sarasins ne furent pas long tems sans tirer vengeance de leur défaite par la novelle irruption qu'ils firent l'année suivante dans les Gaules, et durant laquelle ils désolèrent toute la Bourgogne. Cet auteur ajoute que ces hostilités obligèrent Charles Martel de se rendre en diligence dans ce roiaume pour apaiser les troubles et remédier aux maux que ces infidèles y avoient causez par leurs excursions. Nous sçavons en effet que l'année d'après la bataille de Poitiers, ce prince fit un voiage en Bourgogne pour arrêter le cours de quelques mouvements qui s'y étoient élevez ; mais les historiens ne marquent aucune irruption des Sarasins ni dans ce pays ni dans les Gaules sous cette année (an 733.).
Il est vrai qu'Abdelmelec successeur d'Abderame dans le gouvernement général de l'Espagne et de la Gaule Gothique, fit quelques efforts pour réparer la honte de la défaite de ce général, et qu'il tenta d'entrer dans les Gaules pour renouveler la guerre contre les François ; mais tous ses projets furent inutiles. Abdelmelec étoit un homme violent et avare qui pendant près de quatre années d'administration vexa cruellement les peuples et les livra à l'avidité des juges et des officiers des provinces. Sa négligence à venger sur les François la défaite de son prédécesseur, lui attira des reproches très vifs de la part du calife. Sensible à ces reproches, il résolut de réparer les pertes que sa nation avoit faites dans les Gaules; il arma puissamment, partit de Cordoue à la tête de toutes ses troupes vers l'an 734 et s’avança vers les cols des Pyrénées qui séparent la Navarre de la Gascogne, mais il fut arrêté au passage par une petite troupe de Chrétiens qui le harcelèrent vivement du haut des montagnes et des rochers où ils s'étoient rassemblez, et lui tuèrent beaucoup de monde en différentes escarmouches, ce qui l'obligea d'abandonner son entreprise et de retourner honteusement sur ses pas.
735 - Mort d'Eudes. Son fils Hunold lui succède dans le duché d'Aquitaine et le Languedoc François.
La réconciliation qui se fit avant la bataille de Poitiers entre Eudes et Charles Martel fut sans doute sincère et de bonne foi; et nous ne voions pas qu'elle ait été altérée pendant le reste de leur vie. Ce dernier étoit alors trop occupé à pacifier les troubles de Bourgogne et à réduire les Frisons par les armes, pour songer à réveiller ses anciennes querelles contre l'autre. Quoi qu'il en soit, Eudes mourut en paix en 735, et à ce qu'il paroit, dans un âge assez avancé. Il fut inhumé dans l'église du monastère qu'il avoit fondé avant sa mort de concert avec Valtrude son épouse, cousine de Charles Martel, dans l’isle de Ré, sur les côtes du pays d'Aunis. Ce monastère fut ruiné dans la suite par les Normans, et il ne subsistoit plus l’an 845. Eudes laissa en mourant trois enfans mâles de Valtrude son épouse.
Hunold l'aîné lui succéda dans tous ses états, fut duc d'Aquitaine ou de Toulouse, et étendit par conséquent son autorité sur toute la partie du Languedoc François qui dépendoit de ce duché, et qui comprenoit le Toulousain, l’albigeois, le Gévaudan, le Velai et le pays d'Usez. Hunold régna aussi sur toute la Gascogne, et sur une partie de la Provence: mais les Sarasins lui enlevèrent bientôt après ce dernier pays dont Charles Martel s'empara ensuite sur ces infidèles.
Hatton second fils d'Eudes est qualifié duc d'Aquitaine dans un ancien monument, ce qui prouve qu'il posséda une partie de ce duché conjointement avec son frère. On présume que le Poitou lui échut en partage, et il paroit en effet qu'il faisoit sa résidence à Poitiers. On pourroit croire aussi qu'il posséda le Limousin, car nous sçavons qu'il fut inhumé à S. Martial de Limoges. Il épousa Vrandrade descendante et plus proche héritière de Sadregisile duc d'Aquitaine, laquelle en cette qualité lui apporta les droits qu'elle avoit sur plusieurs terres dans le Limousin, que le roi Dagobert avoit confisquées sur les enfans de ce duc, et qu'il avoit données à l'abbaye de S. Denys.
Nous ignorons ce qu'eut en partage Remistan frère puisné d’Hunold et d'Hatton, et si son père lui laissa quelques pays de l'Aquitaine en appanage. Nous avons dit ailleurs qu’Eudes avoit un frère appelé Imitarius qui, à ce qu'il paroit, mourut sans postérité, et lui laissa par conséquent les droits qu'il pouvoit avoir sur une partie de l'Aquitaine. Nous avions parlé de la fille de ce duc qui épousa le général Munuza, et qui devoit être alors être dans le sérail de Damas où Abderame l'avoit envoiée.
Eudes fit parler de lui dans son tems ; mais il n’a pas été assez bien connu dans le nôtre, ce qui est cause sans doute que nos historiens modernes ne lui ont pas rendu la justice qu'il mérite. On ne l'a presque regardé jusqu'à nos jours que comme un aventurier qui avoit profité des troubles du roiaume pour s'emparer de toute l'Aquitaine, mais si l'on considère son extraction roiale, il ne paroîtra pas extraordinaire qu'il ait prétendu à une partie de la monarchie et qu'il se soit opposé de toutes ses forces aux entreprises de Charles Martel qui vouloit envahir toute la France à son préjudice et de la famille régnante. On ne doit pas être surpris non plus que les descendans de l'un et de l'autre aient vécu entr'eux dans une inimitié perpétuelle. De là vient sans doute que les historiens Austrasiens qui sont entièrement devoüez à la race de Charlemagne, et qui sont presque les seuls qui nous restent de ce tans là, n'ont rien négligé pour rendre la mémoire d'Eudes odieuse à la postérité et pour le rabaisser de même que ses successeurs. Quoique nous ne prétendions pas justifier toutes ses actions, on voit cependant par ce que ces historiens ont laissé échapper, et par quelques autres monumens du tems, que ce duc fut un très grand prince, et il nous paroîtroit sans doute encore plus grand, s'il avoit eu le même bonheur que Charles Martel, et autant de panégyristes.
736 - Guerre de Charles Martel contre les enfans d'Eudes. Sa paix avec eux.
Charles fut à peine informé de la mort de ce duc d’Aquitaine, qu'il assembla les principaux de la nation pour délibérer sur le parti qu'il falloit prendre dans celle conjoncture. Ce ministre qui n’avoit pu jusqu'alors obliger Eudes à reconnoître que son duché relevoit de la couronne, et l'assujettir par conséquent à son autorité, se persuada qu'il lui seroit plus aisé de
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